Wolfe Lowenthal, petit récit d’un pratiquant de Tai chi,

Petit récit d’un pratiquant de Tai chi, 

Extrait de « La porte du Miracle » (« Gateway to the Miraculous »)

« Au milieu des années 60, la guerre du Vietnam avait commencé à provoquer une effervescence qui accélérait les changements de la société. Des fissures commencèrent à apparaître surles murs des prisons des « années noires » où la société américaine était tombée après la fin de la deuxième guerre mondiale. Pour ce qui était de ma prison psychique personnelle, le tournant arriva. Je découvris le Professeur Cheng Man-ch’ing, un homme qui irradiait l’honnêteté, la force et la joie. 

Ses premiers mots pendantmon cours de débutants furent : « Etudier le Tai Chi Chuan signifie apprendre à se relâcher », et ce fut son message constant. « Se relâcher, abandonner toute tension, toute dureté. Etre doux. La dureté est l’essence de la mort, la douceur est l’essence de la vie. Alors, là où vous identifiez de la tension ou de la dureté,  laissez aller. Relâchez-vous complètement. Voilà ce que signifie étudier le Tai Chi Chuan. » En quittant mon premier cours en 1967,  j’eus l’impression de flotter dans l’air.

Du plus profond de moi, je tendis la main comme un homme qui se noie et saisis la planche de salut. Sans comprendre le processus, je commençai à laisser le principe du Tai Chi de Cheng Man- ch’ing dissoudre ma personnalité fragile, bien que soigneusement construite. Les deux années suivantes passèrent comme un rêve. J’appris la forme du Tai Chi et sentis que, pour la première fois depuis que j’étais enfant, je vivais pleinement. Mon très ancien désir que la vie soit une aventure joyeuse se réalisait.

Je ne me souciai plus de réussir et de m’adapter. Je laissai mes cheveux pousser plus longs, abandonnai mon travail à temps partiel, arrêtai d’écrire et divorçai. Je me plongeai dans le mouvement contre la guerre du Vietnam, découvris la sexualité, devins créatif. Je m’inspirai de plusieurs sources –le rock, les drogues psychédéliques, les hippies, les « gauchos »- mais au coeur il y avait un petit homme chinois qui disait « Relâchez-vous, abandonnez  toutes vos tensions. Relâchez-vous complètement ».

Les années 50 rendaient cela difficile, mais les années 60 le rendirent trop facile. Afin d’aider à rendre la guerre acceptable aux américains, Lyndon Johnson leur promit « des armes et du beurre ». Pour tenir cette promesse le gouvernement emprunta lourdement sur le trésor public. On finirait par en payer le prix mais pendant un certain temps l’économie était florissante. Beaucoup d’argent circulait et cela aidait les hippies aux besoins mesurés à qui il fallait juste un endroit pour dormir. Les drogues étaient abondantes et bon marché. Le sexe n’impliquait que peu ou pas de responsabilité.

Il y avait un noyau moral dans la contre-culture et le mouvement pacifiste - ils représentaient de grands changements positifs - mais il y avait aussi du laisser-aller et de la complaisance. J’entendais le Professeur Cheng quand il disait « Relâchez-vous ». Mais c’était seulement une partie d’un tout. L’autre partie, à laquelle je portais moins d’attention, est la sensation de discipline, d’intégrité et d’enracinement. C’est seulement lorsque vous êtes équilibré que vous pouvez vous relâcher et abandonner  toute tension et dureté.

J’avais saisi le principe, qui me permit de me lancer dans ma grande aventure, mais je manquais en profondeur de base et de compréhension. Renonçant à l’innocence et la clarté de mes débuts, j’utilisai mes quelques années d’entraînement aux arts martiaux pour ériger un personnage fictif :  le super guerrier. Il y avait une image de moi à la télé lors d’une manifestation, bloquant la matraque d’un policier et en défiant un autre à cheval. « Qui est ce type ? » commençait-on à se demander. Lors d’une autre manifestation, un perturbateur essaya d’attraper ma barbe. Six ans s’étaient écoulés depuis le premier incident, et j’avais un peu appris entre temps. Alors qu’il tirait, je poussais. Il parutêtre rejeté en arrière incroyablement loin, il titubait encore à 15 m derrière, sidéré, accélérant le pas en partant, ses bras tourbillonnant, ses jambes faisant le grand écart.

En dépit de cette palpitante première application de Tai Chi, mon image de « super guerrier » du mouvement pacifiste n’était essentiellement qu’illusion, fumée et miroirs. Mais dans l’armée dépourvue de pouvoir, les guerriers étaient désespérément recherchés. Vers la fin des années 60, j’étais presque au premier rang du mouvement pacifiste. Je crois que c’est Oscar Wilde qui a dit « Il peut exister deux tragédies dans la vie d’une personne. L’une est qu’elle n’obtienne jamais ce qu’elle veut. L’autre est qu’elle l’obtienne ». Mon mythe réussissait beaucoup trop bien, surtout face à la grande institution de la police de cette époque. Après tout, en tenant compte de l’argent et de la main-d’œuvre qu’ils y consacraient, ils avaient besoin d’un opposant à la violence et à l’agression, pas d’un « pouvoir des fleurs ».

Lors de la convention Démocratique, en ’68  à Chicago, dans la salle de contrôle de la grande opération de police du gouvernement contre les manifestants, il y avait un tableau listant les leaders des forces ennemies. Et mon nom figurait en haut. L’événement qui définit le mieux mon image pour la policefut diffusé à la télévision nationale lorsque, durant la semaine précédant la convention, « j’enseignais » le karaté au parc, me concentrant sur les techniques pour assaillir les policiers. Un mois après la convention, le poète Allen Ginsberg, qui devint plus tard un élève de Tai Chi Chuan de Cheng Man ch’ing, me fit le reproche suivant : « Tu as favorisé la création d’un climat de peur et de violence. Pourquoi n’as-tu pas  enseigné le Tai Chi au lieu du Karaté ? ». « C’est une très bonne question », répondis-je, portant encore le plâtre à mon bras, et les points de suture à la tête, suite à la sévère raclée reçue à la fin de la convention.

Ma propre descente dans la souffrance et la paranoïa fut parallèle au mouvement auquel je prenais part. L’élection de Richard Nixon, que mes actions ont aidé à faire émerger, changea la donne. Nous ne criions plus joyeusement « Faites l’amour, pas la guerre ». Le refrain pacifiste devint  « ramenez la guerre à la maison ». Ce n’était plus amusant. Bien qu’arrivant toujours à faire deux formes par jour, et même à l’occasion à assister au cours, je n’avais pas beaucoup de temps pour le Tai Chi. J’étais devenu un terroriste. Au lieu du « relâchement », ma vie devint une conspiration sans espoir. Mes nouveaux joujoux étaient les armes et la dynamite.

Cela finit par devenir un cauchemar permanent. Je me réveillai toutes les nuits, frissonnant, trempé de sueur. Je me sentais coupable d’être en vie alors que d’autres avaient été tués, et terrifié à l’idée du coup frappé à ma porte au milieu de la nuit, signifiant qu’on m’avait trouvé. J’allai demander conseil à Cheng Man-ch’ing. Je lui dis que j’étais engagé dans une entreprise dangereuse que je ne pouvais plus assumer, mais que je devais à mes amis de ne pas les abandonner. « Quitte ce mauvais endroit » dit-il. « Ne retourne plus là-bas. Et tu ne dois pas t’inquiéter de ce que les gens penseront de toi. Laisse-le entre mes mains. Viens ici apprendre le Tai Chi ».

Ressentait-il ce qui se passait en moi, ou était-ce, comme sa « poussée des mains » : tout ce qu’il savait, c’était là où mon énergie souhaitait aller, et il m’aidait juste à y arriver ? J’étais à un carrefour. Si je continuais mon chemin actuel, je sentais que je serais tué. Si je quittais l’activisme, entrais dans le monastère du Professeur, comme je le pensais, je survivrais et peut-être un jour deviendrais-je vraiment le guerrier que je n’étais actuellement qu’en rêve. Tournant le dos à mes camarades et à la guerre, je trouvai une chambre et un emploi à temps partiel, et devins un étudiant assidu de Tai Chi Chuan. De 1970 à 1975, j’étudiai assidûment avec le Professeur, devenant à terme un assistant, et pratiquant la poussée des mains environ six heures par jour, sept jours par semaine… »